À toi, Henrique C. (3)

Dix-sept heures.

La cloche fait vibrer les murs de la petite école.

Son écho résonne longtemps.

Dans le grand escalier.

Dans les couloirs déserts.

Dans la cour vide.

En classe, personne ne quitte sa place.

Mais il y a de l’agitation dans chaque geste.

On se tend, on trépigne sous le bureau.

De l’essence d’impatience d’enfance.

Les trousses se referment vivement.

L’institutrice dit son dernier mot.

Courir dehors.

À toute vitesse.

Sortir.

Plus tard, dans le grand hall d’entrée, les parents défilent.

Observer, scruter, admirer la galerie de personnages.

C’est un de mes moments préférés.

Assise avec mes camarades sur les longs bancs de bois.

J’aurais pu rester là des heures.

Après, à la maison, je les imite à maman.

Leur démarche. Leurs manières.

Cette façon qu’ils ont d’apostropher leurs enfants.

Se regardant entre parents.

 

Ce jour-là est gravé à jamais.

Henrique est assis à ma gauche.

Ses pieds ne touchent pas terre.

Et il les balance d’avant en arrière avec force.

Son air, sa présence me terrorisent.

Mais ça ne va pas durer.

Je le sais.

Me tordant en tous sens pour guetter nerveusement la rue par la porte ouverte,

à travers le bruit,

par delà les sihouettes des passants,

je l’ai vu arriver de loin...

 

Mon père.

 

Il monte les trois marches du péron.

Passe la porte.

Entre dans le grand hall.

Pour la première fois.

Il regarde autour de lui dans l’agitation des petits cartables.

Il est si jeune, si lumineux.

Souriant comme sourirait un jeune homme de retour dans son ancienne école.

Heureux, aussi, de me faire ce plaisir.

Si pleine de reconnaissance, sauvée enfin, et presque un peu intimidée, je lui adresse un geste de la main, auquel il répond avant de s’annoncer à Monsieur Faïck, notre surveillant.

« C’est ton père ? » me demande Marc, assis près de moi, les mains appuyées au bords du banc, « ... il est vachement costaud, dis donc ! »

Je hoche la tête.

Fierté enfantine.

Mon père...

J’entends alors Henrique, qui lance un dédaigneux « Il fait quoi comme métier ?»

Marc se tourne vers lui.

Puis à nouveau vers moi qui reste silencieuse.

Et, sûr de lui, dit « Il est boxeur, non ? »

...

J’avoue.

Je n’ai pas pu résister.

La tentation de répondre par cette si petite mais si puissante affirmative fut irrésistible.

 

Oui. Boxeur.

Silence admiratif tout le long du banc.

 

Henrique ne m’approcha plus jamais.