December

Thursday Dec 27th

 

Il y a quelque chose d'étrange dans la solitude d'un voyage...

Le temps est comme suspendu, et l'on pense à tout ce qu'on laisse derrière soi.

On fait le point. On se demande...

Puis, las de s'interroger sans cesse, on se met à observer les autres, ceux qui voyagent à nos côtés. On écoute leurs conversations, (ça, on adore...) on a tout le temps alors,

on scrute... On pourrait faire ça des heures...

Aussi, on s'occupe. On a emporté des tas de choses à lire, à écouter...

Dans mon sac:

✮ Villa Amalia, de Pascal Quignard (déjà lu deux fois, mais je ne m'en lasse pas.)

✮ Martin Dressler, The Tale of an American Dreamer, de Steven Millhauser.

✮ Les Méditations de Marc Aurèle.

✮ New York City, Lonely Planet.

 

Sans oublier les trois ou quatre carnets Moleskine, chers compagnons de voyage, dans lesquels je gribouille sans arrêt, mon ordi, ma boîte d'aquarelles, des crayons, de l'encre de chine et des plumes, mon zoom (enregistreur numérique) pour capturer des sons, mon appareil photo et mon ipod. Pas mécontente de cette sélection de morceaux, chargés à la hâte ce matin... Quand Yaron Herman précède Jacques Brel, lui-même suivi de Magali Piétri, Glenn Gould, puis Jay Z, qui laisse la place à Abbey Lincoln et Patti Smith...

Eclectisme, je t'aime

 

Toulouse-Madrid. Madrid-New-York. L'aéroport JFK grouille et gronde, toutes les langues résonnent, je croise mon reflet entre deux tapis roulants, le voyage a été long.

Et je ne réalise pas que je suis arrivée... 

 

Rush hour. Taxi. Le chauffeur me raconte sa vie, je me régale.

 

On y est. 

 





Friday Dec 28th




Nous fuirons le repos, nous fuirons le sommeil

Nous prendrons de vitesse l'aube et le printemps
  Et nous préparerons des jours et des saisons à la mesure de nos rêves      



Paul Eluard ✯



Je marche dans la ville. Je la vois en contre-jour et 16:9. Les yeux plissés, le soleil m'aveugle. Le vent est glacial, le ciel très bleu. Silhouettes flottantes et gratte-ciel, de part et d'autre. Dans mes oreilles, Jack Johnson chante "All at once, the world can overwhelm me..."

Quel drôle de monde, je me dis.

En une heure, j'ai croisé mille personnes, peut-être même plus encore...

 

 

C'est une journée de démarches en tous genres. Je dois trouver un(e)/des colocataire(s), un téléphone, une écharpe plus chaude, puis prendre contact avec des musiciens.

Seul impératif absolu: prendre le temps. Contempler. S'arrêter, regarder. Ne pas stresser, mais s'émerveiller, et se dire qu'on a beaucoup de chance d'être là. Se le répéter, au besoin.



The Craigslist, c'est le Bon Coin américain. On y trouve tout, absolument tout. 

Du sèche-cheveux au plan cul en passant par la commode XIXe,  la promenade en bateau, et le petit boulot...

Moi, je cherche une chambre, meublée, à Manhattan ou Brooklyn.

Alors, ce matin, au petit-déjeûner, j'ai posté une annonce.

"My name is Marie-Louise..." Ça fait drôle, mais j'aime bien. Se décrire, calculer son budget.

Bon, j'écris. Je réfléchis. Jean est à côté de moi. Son café fume sur la table.

Jean, c'est mon ami New-Yorkais. Il habite sur la 49e et m'héberge quelques jours.

Aujourd'hui c'est son anniversaire, Nina lui a offert une place au théâtre.

Ils vont voir Scarlet Johansson jouer, à Broadway. A Cat on a Hot Tin Roof.

Tennessee Williams. Je pense aux yeux de Paul Newman, à sa mélancolie.



J'obtiens très vite des tas de réponses à mon annonce. Il est 9h, je viens de la poster.

Ville vibrante.

Certaines sont...comment dire...étonnantes.

Il y a notamment ce gentil monsieur (qui précise bien n'être ni vieux, ni moche) proposant de m'héberger gratuitement, en échange de quelques petits services de rien du tout...

Un peu de gratitude, quoi.

Voilà. Pas vibrant, lui.



D'autres réponses ne correspondent pas à mon budget, ni aux quartiers dans lesquels je voudrais vivre.

Mais elles abondent...

D'autres encore méritent que je m'y attarde:

 

Amal a 27 ans, elle vit sur la 123e. Spanish Harlem. Elle cherche deux colocataires (girls only).  

Maria, elle, est dans l'Upper West Side. Elle aime la méditation, le Jazz et la lecture. 

Andre, c'est Washington Heights son quartier. Il est musicien et cherche un troisième colocataire. Il partage un grand appartement avec une étudiante en Arts Classiques à Columbia.

Eva est à Brooklyn, tout près de Park Slope, des jardins botaniques et du Brooklyn Museum.

Je les rencontre tous les quatre, demain. Gens nouveaux dans ma vie.



✮          ✮          ✮



Les mails de mes élèves, leurs réactions et commentaires quant à ce départ, leurs encouragements m'accompagnent. 

​J'y pense en remontant Madison Avenue, dans le soleil... 



Chez Jean.

Saturday Dec 29th

Les visites d'appartements s'enchaînent. J'arpente la ville, encore et toujours. Métro. Bus.

Petit à petit, les repères se mettent en place. 

Dans quelques semaines, je serai plus alerte, plus assurée. Les contours seront plus nets.

En attendant, je fais mes listes...

Abonnement métro ✓

Téléphone ✓

Rdv avec N. et M., les musiciens que je voulais rencontrer ✓

 

 

Dans toute cette agitation, les visites culturelles sont forcément reléguées au second plan... Mais mon guide reste bien là dans mon sac, il se corne, il m'attend.



Ce matin, nous sommes deux françaises à visiter le premier appartement.

Roxane, vingt ans, de retour du Pérou, étudiante à Berkeley, attend à côté de moi que la porte s'ouvre ...

On a le même chignon négligé, la propriétaire demande "Are you sisters ?" en roulant les "r".

On s'adresse de petits sourires devant le salon enfumé en saluant le monsieur mollement installé sur le canapé, cigarette au coin des lèvres... Puis, on repart ensemble. Elle me dit que l'anglais et elle ça fait deux. Je pense à mes élèves. Et aux petites victoires de la vie, parfois. 

Je lui donne des conseils, mais pas trop. Maman, sors de ce corps... 



Les lieux de vie. Les énergies compatibles. Tout ça se réfléchit.

Il me reste des visites demain... 



De gros flocons se mettent à tomber. Je me mets à l'abri.

Une fille passe devant moi, violoncelle sur le dos.

 

Sunday Dec 30th


L'appel des artistes...

Ça me le fait quand je n'ai pas vu de musicien, de tableau, de comédien... depuis longtemps. Appareil photo en poche, bottes, grand jupon en laine, gants de cuir, j'affronte -3°C.

Nez rouge, mais contente.

A Central Park, il y aura certainement des artistes dans les coins, je me dis. 



Il y a surtout des touristes.

Les doudounes se frôlent, les bonnets sont autant de petites boules de couleur sur fond de gratte-ciel. Derrière moi, j'entends un garçon crier "Ouaich, vas-y, j'crois qu'on a perdu les autres! ". Je me marre. Les français semblent avoir pris New York d'assaut... Ils sont partout.

Un peu plus loin, "Michel! Bah prends l'écureuil en photo!...Ah bah il est parti maintenant! ".



Bon. J'appuie sur Play.

 

✫       ✫       

Des artistes, il y en a aussi. 

Une statue de la liberté joufflue, le bras levé, harangue une foule invisible.

Devant elle, un type se gratte le nez.

Au loin, sur le pont, les calèches avancent à la queue leu-leu. On entend le bruit régulier des sabots, auquel se mêle la mélodie de "Somewhere Over The Rainbow", dans le fond.

Un homme joue du saxophone. 

J'avance lentement.

Au détour d'un grand rocher, un portraitiste est à l'oeuvre. Je reste longtemps derrière lui, j'admire sa concentration. Il porte des mitaines, et ses doigts, noircis par le fusain, glissent parfois sur le papier, en gestes précis. 

Je me penche vers lui, demande si je peux photographier son travail. Avec un accent chinois très marqué, il me demande de poser la question au modèle. Un petit garçon dodu, apparemment contraint de prendre la pose m'adresse un rapide regard . "Yeah, yeah, sure..."

Je prends quelques clichés, puis passe mon chemin. 

Il y a quelque chose chez ce dessinateur qui m'a frappée. Il m'a souri d'un air triste.

Après quelques pas vers mon cher John et le Dakota, je fais demi-tour.

Quelqu'un d'autre a pris place sur la petite chaise pliante.

​Je ne sais pas pourquoi, mais voilà que j'attends sagement mon tour, en grelottant. Jamais je n'ai fait ça, poser pour un portrait... J'aurai un souvenir de cet après-midi de décembre.

Sourire gelé, je m'installe. On parle. Enfin, je lui pose des tas de questions. Il a fait les Beaux-Arts en Chine, a été professeur de dessin là-bas, puis est venu s'installer ici. La semaine, il travaille dans un magasin, le weekend il dessine, au parc.

La Vie des Autres...



Son accent est très prononcé, et je lui demande souvent de répéter. Pendant qu'il raconte, son regard fait de très furtifs aller-retours de mon visage au chevalet. La nuit commence à tomber, le froid me paralyse, mais je me dis que je le partage avec lui.

Il est ma belle rencontre du jour. Et voilà qu'il se met à poser des questions, aussi.

Long silence puis, "Your personality, I feel, must be good for teacher ". Je lui dit merci, que j'aime bien mon métier.

Il ne comprend pas "sabbatical year ", je mime un truc incompréhensible, il rit. "Don't move too much..."

Il dit "You remind me of this actress, in the musical The Sound of Music, you look like her, and she is a teacher too in the film..."

​Julie Andrews! Yes! Je ressemble à Mary Poppins? Il a un rire saccadé. Des saccades, en cascade.

Je le prends en photo pendant qu'il dessine, je ne sens plus mes orteils, ils sont décédés, là, dans ma botte droite. Ils vont certainement se détacher puis s'entrechoquer, comme des grelots...

 

Il enroule mon portrait et je lui souhaite du courage, il sourit, et d'une voix triste me dit: "You are so sweet ".

Monday Dec 31st 2012


Le passage. Le tournant. 

D'une année, l'autre. Où suis-je...



Dans le Bruit et la Fureur de Times Square, le soir du réveillon...

Autour de moi, une foule bigarrée avance, les rangs se resserrent. Impossible désormais de faire un pas. Je suis entraînée, emportée... 

Piaf dans la tête, au beau milieu de New York City.

Je revois la ville en fête et en délire...



Les flashs se mêlent au sirènes, les cornes de brumes crient en tous sens... Des hélicoptères survolent la ville. Je suis dans un film. 



Mais la tension est palpable. Les policiers à cheval font reculer les milliers de personnes en hurlant "Get back !". Un homme aboie "Hey, you! Get off your horse, come on! "... Des rires fusent.

 

Je ne me reconnais pas dans toute cette agitation, mais il fallait venir, et voir ça. Sûrement...



Joseph et son frère sont venus de Houston, Texas, pour l'occasion.

Ils me surprennent en train d'observer la foule, hot dog à la main.

On passe un moment à parler de la vie. On sait qu'on ne se reverra jamais. Alors, chaque phrase prend un ton solennel...

Il est 2h. Je rentre.

Partout, les gens sont heureux, ils chantent dans toutes les langues. 



.2013. Tous les espoirs sont permis.

I had traveled eight thousand miles around the American continent and I was back on Times Square; and right in the middle of a rush hour, too, seeing with my innocent road-eyes the absolute madness and fantastic hoorair of New York with its millions and millions hustling forever for a buck among themselves, the mad dream...



Jack Kerouac, On The Road.