Friday Feb 1st

New York City.  8,244,910 habitants.

Et parmi eux, un vieil homme de quatre-vingt six ans.

Frank Ammirati, il s'appelle.

Acteur depuis 58 ans, metteur en scène depuis 43.

Il a joué dans A Mid Summer Night's Dream, au Lincoln Center en 1974, dans Saturday Night Fever en 1977 (mais il n'a pas dansé...), et dans de nombreuses pièces à Broadway. Il était batteur aussi et a longtemps joué dans les clubs de la ville, mais aujourd'hui, tout lui fait mal...

Depuis quelques années, il se consacre entièrement à l'enseignement et à la mise en scène.

Il a participé comme moi à la masterclass de Marion Owings, dimanche 27, pendant laquelle il a chanté Ain't Misbehaving.

Voix cassée. Swing de crooner. 

Je le regarde et m'interroge. Peut-on ainsi, toute sa vie, garder en soi une joie authentique, un pur bonheur de vivre? 

On lui a donné une médaille un jour. Quand il avait 18 ans. Parce qu'il avait, avec de nombreux jeunes hommes comme lui, franchi les lignes allemandes. Le 6 juin 1944, sur une plage de Normandie.

Et voilà qu'il est assis à côté de moi. Vétéran.

Avec un sourire triste, il me dit qu'à l'époque, il avait voulu tout plaquer et vivre à Paris avec une jeune fille, une résistante de 19 ans. "She was so petite, so beautiful "...

Mais ses parents, furieux, l'avaient sommé de rentrer à New York.

Plus tard, il est retourné en France mais ne l'a jamais retrouvée.

Amour perdu.

Je suis dans un film. J'y suis. Suspendue au récit. La musique est forte autour, et Frank parle bas, alors je me penche pour tout entendre, ne rien perdre. Il ne fait pas que raconter l'histoire, il est l'histoire, il la porte en lui.

Il s'est marié avec une comédienne qu'il a aimée passionnément. Elle est morte il y a quelques années. Il me dit qu'elle l'a fait rire, toute leur vie, qu'elle avait un culot fou. "That was my wife" marque la fin de chaque anecdote... "and I can say that I miss her ". 



I'm just a little person

One person in a sea

Of many little people

Who are not aware of me

I do my little job

And live my little life

Eat my little meals

Miss my little kid and wife.



Jon Brion.

Saturday Feb 2nd

"Never judge a book by its cover"

Old saying.

Ce qui est drôle, dans une nouvelle vie, c'est retrouver ses habitudes, sa personnalité, dans d'autres lieux et dans une autre langue.

Je raconte ma journée à Maria Teresa sous forme de petits sketches, lui fait des imitations. Je retrouve un immense plaisir à raconter des histoires, avec les gestes, et tout. Je me lève, lui joue la scène alors qu'on déjeune toutes les deux. On rigole beaucoup. Elle est bon public, s'esclaffe d'un rien, tape sur ses genoux, j'en profite!

Les voisins me disent bonjour, on se croise dans la laundry, la laverie de la résidence, chacun son sac de linge.

Je retrouve le plaisir de la course à pied, ai repéré de bons circuits à travers les rues et parcs de mon quartier. 

J'ai mes magasins préférés, les supermarchés dans lesquels je me repère bien, puis les produits et les marques que j'aime acheter. Ça y est, je me sens vraiment chez moi. Je suis chez moi dans cette ville.



Aujourd'hui, j'avais rendez-vous chez le coiffeur. En soi, rien de bien extraordinaire...

Mais j'ai fait exprès de chercher un salon loin de chez moi.

Toujours pour continuer à découvrir, et surtout, surtout rencontrer des gens.

Je n'avais pas encore eu l'occasion de me balader dans le East Village.

Une petite recherche Google, un rapide coup de fil, et me voilà

entre les mains de Yuki Ushiki.

Il est originaire de Tokyo, coiffeur depuis vingt ans.

Il s'est installé à New York en 2002. 

Il me pose des tas de questions, je fais de même...

A ma question, pourquoi New York?

Il répond "Au début, j'étais juste de passage, pour quelques mois"...

...

"Puis, j'ai aimé ce mélange permanent des gens, des cultures,

des modes, cette incroyable énergie, et je suis resté..."

Les rencontres dans la vie, c'est si étrange.

Parfois, j'aime bien croire aux clin-d'oeils de l'existence, à ces petits instants de magie où l'on se dit qu'il fallait qu'on tombe sur cette personne-là, ce jour-là...

Je suis restée confortablement installée à discuter avec lui pendant deux bonnes heures.

Yuki est un inconditionnel de Jazz et de cinéma... Il n'aime pas la voile et la géologie, non! Il aime le Jazz, et le cinéma.

Il connaît les groupes les plus improbables, les titres de vieux morceaux que seuls certains musiciens férus apprécient d'habitude, les albums perles-rares. De Joe Zawinul à Mc Coy Tyner, en passant par Philly Joe Jones, John Coltrane, Jaco Pastorius et Richard Bona... Il en a vu certains sur scène et me raconte, peigne fendant l'air.

Quant au cinéma, le voilà qui déballe du Truffaut, Louis Malle, Godard. Il me parle de Deneuve et Delon. Les mains agrippées aux accoudoirs de mon siège, je ne cesse de m'exclamer " Mais, c'est fou! Tu connais tout ça!"

J'adore ces petits clin-d'oeils de la vie disais-je, ces petites entailles aux stéréotypes, aux idées toutes faites. Yuki est un passionné de coiffure, de maquillage de mode, mais dans son salon, il passe Cannonball Adderley et Weather Report. 



Je reviendrai, bientôt. Peut-être pour changer de tête...



Tsumiki Salon ☆ 408 E 9th NYC

(Ceci est un lien...)

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Sunday Feb 3rd

La masterclass de Marion Cowings m'attend à nouveau ce dimanche. Dans le métro, je trépigne déjà d'impatience.

En arrivant, je passe devant le Café Condesa, aperçois Anne à l'intérieur, lui adresse un grand signe puis m'engouffre dans la cave du Smalls...

Les chanteurs sont plus nombreux que la semaine dernière. Des hommes et des femmes de tous les âges sont là, le chant et le jazz comme références communes. Parmi eux, je reconnais Ralph, Sabrina, Eve, Jackie qui étaient là dimanche 27. 

Il y a, dans cet atelier, une ambiance très fraternelle et presque bon enfant. Nous n'avons rien à voir les uns avec les autres. Je ne ressens aucune compétition, aucune comparaison. Et ça, c'est vraiment rare et appréciable. On est juste là pour apprendre, et progresser, se rencontrer et partager des moments de musique.

Les conseils de Marion sont avisés, précis. On sent qu'il a joué avec des tas de musiciens, sur des centaines de scènes, à travers le monde.

Il maîtrise parfaitement le sujet. Une telle connaissance du métier, une si longue et solide expérience, et cette belle et simple affection pour les élèves, sont pour la prof que je suis dans une autre vie, un très bel exemple. Marion est humble, charismatique, cultivé et profondément humain. Un modèle, en somme.
Quant à Frank Levatino, il baille derrière sa batterie quand les explications s'éternisent. Je le prends en flagrant délit et il se marre en sautillant sur son tabouret.

Ce soir, il dîne avec ses amis et m'invite à les rejoindre. Maria Teresa sera aussi la bienvenue, bien sûr!
Bon.
Le temps est venu de faire des choix.
La vie à New York est extraordinaire, dans tous les sens du terme, c'est indéniable, mais elle est aussi très coûteuse.

Et on m'a beaucoup répété une certaine phrase de Jacques Brel quand j'étais petite...

Je refuse gentiment l'invitation de Frank qui, perplexe, me demande si tout va bien. A ma rapide explication, il éclate de rire. Ce n'est pas un problème du tout, ça! dit-il, toujours en sautillant. 
Mais... L'orgueil gagne la bataille. Je dînerai avec eux la semaine prochaine. En rentrant, ma chère coloc m'accueille avec un joyeux "Hey! Have you ever watched The Bridges of Madison County? "
La soirée se termine avec Meryl et Clint devant des spaghettis, on connaît toutes les répliques par coeur... et bien sûr, on pleure à la fin.

I gotta find a job now.



Monday Feb 4th

Il y a des matins comme ça...



Le téléphone sonne. Frank m'invite à participer à son émission de radio hebdomadaire sur City World Radio. Lui et John Anello (surnommé John Mandoline, parce qu'il en joue très bien) ont parlé de moi la semaine dernière et ils veulent que je vienne au micro cette fois. La radio, autre rêve depuis toujours...

8pm. Monday. Umberto's. Rendez-vous pris.

Je saute sur mon lit. J'ai quatre ans.

Ça sonne à nouveau, Ralph (un des élèves de Marion) m'invite à venir enregistrer quelques morceaux en studio. Il a écouté des choses sur le net, ça lui plaît bien. Il a des compos sur lesquelles il aimerait m'entendre. Pourquoi pas?

Je saute toujours.

La journée commence bien. 

Demain, Federico arrive de Naples... Maria Teresa, stressée-heureuse-hystéro-ravie crie de longues phrases en italien dans son téléphone, lève les yeux au ciel, et me regarde d'un air désespéré.

"Gli uomini non sanno niente fare senza noi"... 

Demain, je m'éclipserai pour laisser les amoureux se retrouver dans la paix et l'entente cordiale...

J'avais très envie d'aller passer la journée à Ellis Island, mais l'île est fermée depuis le passage de Sandy...

Improvisons, donc.

 

 

Tuesday Feb 5th

J'entends, très loin, tout au fond de mon sommeil, un frottement régulier, brusque, et qui semble de plus en plus acharné à mesure que j'ouvre les yeux.

Maria Teresa, balai brosse à la main, pâle et cernées, sourcils froncés, nettoie l'appartement, sans musique.

Son stress quant à l'arrivée de Federico est palpable. Chacun sa façon d'évacuer ses angoisses. Certains se rongent les ongles, d'autres vont courir, et d'autres encore briquent leur intérieur... Je la sens fébrile, vulnérable. Elle me dit qu'elle n'a pas bien dormi. Il arrive tout à l'heure...

Les histoires d'amour à distance tiennent toujours à un fil ténu. La passion, la romance laissent souvent place à l'angoisse de l'absence, la brûlure du manque, le doute et l'appréhension des retrouvailles. 

Que faire pour l'aider... 

On est devenues des copines. J'ai envie de la soutenir. Et puis mon esprit n'est pas chargé de vibrations négatives comme le sien, je ne suis pas angoissée moi, et j'ai de l'énergie pour dix. Aussi, je me dis qu'à sa place, j'aurais envie qu'on m'aide. J'attrape deux brosses sous l'évier, et me mets à astiquer les murs de la douche, sans oublier de mettre, à un volume tout à fait déraisonnable, The Very Best of Kool and The Gang.

Les basses résonnent.

Ça groove, et ça l'a fait rire.

Let's have a cleaning party! elle me crie depuis la cuisine.

L'odeur des produits d'entretien, la brillance du carrelage, la certitude que tout est impeccable, c'est son kiff à elle. Je sens l'harmonie revenir. On relativise ensemble. Tout va bien se passer...

Bâtons d'encens. Bois de santal.

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Je quitte l'appartement pour rejoindre Frank dans un restaurant de Little Italy, Umberto's. Mulberry Street.

Voici encore un quartier à l'identité très forte. On est au sud de Houston Street et les rues sont étroites, pavées pour certaines, les terrasses des restaurants italiens occupent les trottoirs. Les mots Zeppole, Chianti, Cannoli, Scungilli et Calamari ont été écrits à la craie, sur les tableaux noirs dehors.

China Town, à deux pas, s'étend et s'étend encore, et les brasseries italiennes laissent peu à peu place aux néons calligraphiques.

J'entre chez Umberto's et suis projetée, instantanément, dans un épisode des Soprano ( De nombreuses scènes de la célèbre série ont d'ailleurs été tournées ici) . Quelques tables seulement sont occupées. Un petit homme trapu essuie des verres derrière le bar et ça parle italien, dans le fond. Les hommes qui travaillent ici ont des gueules d'acteurs. Mais je ne les prendrai pas en photo.

Frank m'attend.

C'est depuis le fond de la salle du restaurant qu'il diffuse, avec John Anello et Mia Berman, une émission de radio hebdomadaire consacrée à des artistes de passage à New York.

Mia, je la connais déjà, nous nous sommes rencontrées un soir chez Arturo. Elle est écrivain.

Sur sa carte de visite, il y a juste écrit:



Randee Mia Berman

Words.

J'aime beaucoup ça.

Elle a une pétillance, une énergie qui me plaît. Et un parcours étonnant. Elle présente actuellement Mia's World, un show hebdomadaire sur Centanni, une autre radio New-Yorkaise. Diplômée de l'université de Columbia, elle a travaillé pour CNN, HBO et NBC, elle a été chroniqueuse humoristique pour ABC et NPR...

Gros CV. Pour l'émission de Frank, elle écrit chaque semaine une chronique en vers, pîquante et cocasse, abordant l'actualité du moment. 



Ce soir, l'invitée de l'émission est Kay Lyra (fille de Carlos Lyra, un des fondateurs de la Bossa Nova, ami de Carlos Jobim et Joao Gilberto). Chanteuse à la double nationalité Américaine-Brésilienne, elle vit entre New York et Rio  depuis plusieurs années. Elle est venue parler de son dernier album, de ses collaborations.

On sympathise en direct. Elle voudrait faire un disque hommage à Jacques Brel et aura peut-être besoin d'un French coach.

Contact enregistré.

Après l'émission, on file tous chez Arturo's. Je chante quelques morceaux avec le trio avant de rentrer. 

Il pleut fort, de ces grosses gouttes qui vous tombent dans le cou.

Photos.

 

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