Tuesday Feb 12th

The crossroad of the world.

Time Square.

Inévitable.

Partout où se posent les yeux, de la lumière, des paillettes, et des nuées de touristes qui traversent l'avenue, un flot ininterrompu qui entre et sort des bouches de métro.

Tels de petits automates, les novices suivent presque tous le même manège. Ils lèvent la tête brusquement, mâchoire relâchée, puis tournent sur eux-mêmes, lentement.

Rotation à 360°. 

Ensuite, viennent les photographies. Leurs flashs s'ajoutent alors au scintillement des néons. 

Broadway et la 7e avenue se rencontrent ici, à Time Square, dans une explosion de couleurs, une ébullition permanente, un vacarme incessant. 
 

Je suis passée par là déjà plusieurs fois alors, presque blazée, je ne lève plus la tête, j'avance à grandes enjambées sans manquer d'observer les gens qui m'entourent, du coin de l'oeil. Sac en bandouillière et bonnet, je cherche le plus gros magasin de jouets de la ville... 

Demain, c'est l'anniversaire de ma nièce, tout là-bas en France et j'adorerais qu'elle reçoive un colis un petit matin. Un colis comme on les aime, papier-bulle à faire éclater, surprises de toutes tailles, bonbons et jouets.



Plus qu'un magasin, c'est un parc d'attraction que je découvre derrière deux imposantes portes de verre.

Quatre étages de joujous, des rayonnages d'amusement, des comptines en guise de musique d'ambiance et une douce odeur de barbe à papa dans l'air.

On croit que l'enfance est derrière soi. Moi, je crois qu'elle dure toujours.



Au dernier étage, d'étranges champignons fluorescents attirent mon regard. Un grand angle du magasin, étonnamment désert, est consacré aux confiseries Wonka... Il est séparé du reste du magasin par de larges colones violettes formant à leur sommet une forêt bleue et sombre. Elles sont chargées d'étagères sur lesquelles s'alignent caramels, dragées et papillotes. Je ne résiste pas au plaisir de faire quelques pas de ce côté-là.

Au centre, tout n'est plus que berlingots, calissons et pralines. Les murs eux-mêmes ont la texture légère d'une mousse, le sol est fait de petits carreaux multicolores que l'on a envie de ramasser et grignoter.
Je repense au lac de chocolat du Prince Pondichéri de Roald Dahl...



Spiderman en personne se balade dans le magasin. Mais il doit être fatigué car je le trouve un peu maigrichon et sa démarche est apathique. Son suppliant "Come on guys, take a picture with me" me fait de la peine.

Et je songe avec affection au type sous le masque de nylon bleu et rouge... Je l'imagine rentrer chez lui le soir, cheveux aplatis et costume sous le bras, la tête pleine de cris d'enfants. 

Retour brutal dans le monde des adultes.

 

Wednesday Feb 13th

Le retour tant attendu vers Montréal est enfin arrivé. Il est six heures trente du matin, et je ferme doucement la porte de l'appartement derrière moi pour ne pas réveiller les amoureux Napolitains...



Dans le métro, le regard embué, je pense à Luc, Aurélien, Louis, Sandrine, Marc-André, Etienne, Sébastien, et toutes ces jolies personnes que je vais retrouver. Les New-Yorkais vont au boulot, les rames se remplissent de gens sérieux.

J'ai vraiment beaucoup de chance, je me dis.

Les garçons m'ont appris hier que des centaines de personnes ont réservé pour la soirée de vendredi... 

 

Sept heures de bus me séparent du Québec. Je me réjouis de presser Play et d'entendre le générique d'Eclectik. Rebecca Manzoni interviewe alors Fabrice Lucchini. C'est presque aussi réjouissant qu'une friandise, ça.
​Pour le reste, la playlist que je me suis préparée hier soir est éclectique, elle aussi, comme toujours. Les Fleet Foxes joueront avec Bernard Lavilliers, Agnès Obel, puis laisseront place à Air, Benny Goodman et Dr John ... Tout un programme.

Mes amis Montréalais m'accueillent à bras ouverts.

Aurélien est là, à la descente du bus. Hug et grand sourire, à son habitude. Il est de ces êtres que j'ai toujours grand plaisir à retrouver, qui brillent par leur constance et leur simplicité. Ce soir, il se fait un revival des années 90: Bon Jovi jouera au Centre Bell devant des milliers de spectateurs, dont lui et son ami Théo.

Quant à moi, je suis invitée à dîner chez Louis et Sandrine. Fondue au fromage, vin blanc et préparation du concert. Louis, noeud papillon, veston et cheveux gominés m'explique le déroulement de la soirée. C'est son amie Sandrine qui a tout géré:

Affiches, réservations, concours de danse, invitations de danseurs célèbres, gestion financière et technique, elle a tout organisé seule...

Nous discutons de tout cela jusque tard. La fatigue se fait sentir, lourde et poisseuse.

Le moteur du bus semble encore vrombir dans mes oreilles.

Demain, nous jouerons tous dans le métro l'après-midi, il faut reprendre des forces...

Thursday Feb 14th

Jouer pour les gens qui passent est sans doute une des choses que je préfère dans la musique... dans la vie, disons-le. Divertir, en chantant dans un endroit improbable, transmettre sa joie, sur un quai de métro...

Les gens passent donc, et ils sourient, s'attardent parfois, filment, prennent des photos, jetent des pièces, envoient leur petits enfants le faire, félicitent avec le pouce levé, certains dansent, d'autres baissent la tête, gênés, lorsqu'on leur adresse un sourire. Il y a quelque chose de jouissif dans le fait de faire ainsi entrer la Musique dans un lieu si terne, car elle semble tout adoucir, et repousser les murs sombres.



Nous sommes six. 

Un batteur, un contrebassiste, une chanteuse, un banjoïste, un guitariste, un saxophoniste.

On joue ensemble, pour quelques pièces, pour partager. On s'est habillés pour l'occasion, et on s'amuse...

 

Le soir, il est temps de se remettre au travail, revoir les morceaux pour demain, tonalités, paroles et autres changements de dernière minute. Nous partagerons la scène Louis et moi, et chanterons de nombreux morceaux ensemble. Il faut se souvenir des structures divisées, des reprises après les solos des musiciens.

Le rythme est soutenu, intense et je sens toujours la fatigue, omniprésente. 

Nous travaillons ensemble autour d'un bon repas, et Chaz ronronne...

1/6

Friday Feb 15th

Il est 13h. Et me voici seule dans la loge. Tout est calme.

Je suis arrivée en avance. Les autres musiciens seront là d'ici peu. Les balances ont commencé avec le groupe qui fera la première partie, j'entends les essais micro, les basses résonnent au dessus de ma tête.

La beauté du lieu est saisissante. Je n'ai jamais vu une loge aussi luxueuse. Art Déco. Grand lustre, fauteuils et salle de bain.

Je marche lentement d'une pièce à l'autre. Toute petite je me sens, devant l'affiche:



Edith Piaf au Lion d'Or

14 février 1936. 



Les murs sont d'un rouge profond et on y a accroché les portraits de nombreux artistes passés sur la scène de ce cabaret mythique. Les noms me font rêver, je reste assise là longtemps à les contempler...



En arrivant tout à l'heure, j'ai croisé un vieux monsieur qui travaille ici depuis longtemps. Il m'a dit en riant:

"Ne descendez pas toute seule en loge, vous risquez de faire de mauvaises rencontres."

Voyant mon air interrogateur, il m'a raconté que, pendant la Prohibition, de nombreux gangsters --des mafieux repentis venus se réfugier à Montréal depuis New York-- avaient été victimes de la vendetta, ici même. Leurs fantômes seraient encore là... Errant sur la piste de danse quand les lumières s'éteignent et que les portes du Lion d'Or se referment. 

Voilà que je sursaute à chaque craquement maintenant...



A quelques heures du concert, le calme, la concentration et le repos sont mes meilleurs alliés. Je n'ai dormi qu'une poignée d'heures, et suis dans un état de doux flottement, à fleur de peau. Les émotions sont là, mais je dois les contrôler, et essayer de les mettre au service de l'interprétation...

Là, maintenant, il faudrait que tout s'arrête, les chansons s'entrechoquent bruyamment dans mon esprit, j'ai soudain la désagréable impression d'avoir oublié les textes, les structures, les fins...

Il n'en est rien, je le sais, je le sais, oui, mais le stress me joue des tours.  

Il s'agit donc de tenter de penser à autre chose, tout en restant connectée...

Inspirons, expirons... 

C'est alors que dans un fracas de portes qui claquent, les garçons débarquent. Ils prennent possession des lieux.

Ils sont arrivés, ils sont là...

Leurs éclats de rire emplissent la loge toute entière et cette joie qui est la leur devient finalement la mienne, elle me contamine en quelques secondes...

Nous prenons place autour de la grande table, mangeons, discutons, français-québecois, et ce partage, je me dis, vaut bien tous les silences... Louis sort sa guitare, et tous les autres suivent, un vrai boeuf d'avant-concert s'organise sous le beau lustre.





















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Le temps file.

Là-haut on a ouvert les portes aux spectateurs et aux danseurs. La rumeur nous parvient. 

Cette énergie que l'on sent tous monter a quelque chose de magique. Le frisson rayonne du bas-ventre au cuir chevelu, et il nous enveloppe, les uns après les autres. TRAC.

Ça y est, la première partie a commencé, Israël Proulx et ses musiciens entament leur set de Boogie-Woogie endiablé. 

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En montant les escaliers, appareil photo à la main, j'entends les applaudissements et les cris. Mais ce n'est qu'en poussant le lourd rideau rouge que je comprends... Les gens venus ici si nombreux ont tous en commun l'amour des années cinquante... Le spectacle est là, dans la salle et sur la piste de danse. Je suis transportée dans le temps, ou peut-être dans un épisode de Madmen... C'est vraiment magnifique!
Lunettes papillons, tafetas, pois, coiffures élaborées, bijoux, les filles ont joué le jeu. Elles sont toutes terriblement sexy!
Quant aux garçons, n'en parlons pas... Cheveux gominés, banane pour les plus audacieux, ourelets aux jeans et blousons cuir... Rockabilly style.
James Dean, Marlon Brando, êtes-vous dans la salle...?
Ce moment où je me retrouve seule au milieu de cette foule colorée restera gravé dans ma mémoire, à jamais.

Vision d'un autre temps.
Une fille est appuyée contre le mur à côté de moi, paille à la bouche, elle boit un cocktail rose dans un verre immense, je sens qu'elle m'observe, je lui souris alors, et elle me dit en lâchant sa paille "C'est par là-bas que c'est intéressant..." et elle me fait un petit signe de la tête. En effet, un peu plus loin, le concours de danse a commencé, Lindy Hop, Balboa et Jive.

Le rêve continue...

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Ça va bientôt être à nous. Il me faut vite regagner la loge.

La salle est chauffée, les danseurs trépignent. Soyons à la hauteur...

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Saturday Feb 16th

Back to New York City now... 

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