Sunday Feb 17th

Il est deux heures du matin quand mon bus, vieillot et bringuebalant entre dans un Manhattan plus que jamais éveillé...

A la frontière entre le Canada et les Etats-Unis, des passagers en situation irrégulière ont été appréhendés. Nous avons sagement attendu leur retour du bureau des douanes dans un grand hall, sous la lumière froide des néons, sans livre, ni musique, ni téléphone, sacs et autres besaces étant rigoureusement interdits et laissés à bord pour être fouillés par les autorités. 

En remontant dans le bus, le paquet dans lequel m'attendait mon joli bagel fromage-sésame avait été déchiré... (Aaaaaarrrgggh!!...)



Il est trop tard pour prendre le métro. Il est ouvert toute la nuit à New York, mais Maria Teresa m'a fortement déconseillé de l'utiliser après une heure du matin. La semaine dernière, je l'ai pris quand même... Mais là, j'ai toutes mes affaires, ce serait dommage de risquer de tout perdre... ou re-perdre... 

Bref.



Un taxi me fait signe à la sortie de Port Authority, sur la 42e, je m'engouffre à son bord après avoir jeté mes valises dans le coffre. Dans le rétroviseur, ses yeux ont quelque chose d'inquiétant. Il y a de la colère, les sourcils sont froncés. De l'impatience, il fait vrombir son moteur à chaque feu rouge... Il me demande de répéter plusieurs fois mon adresse avec un  "What ?..." sympa.























Il écoute Mr Muthafucking Exquire​, un groupe de de Brooklyn. Rap nouvelle génération.

Underground, vraiment hardcore. Les basses font vibrer tout l'habitacle.



















Un voyant clignote furieusement sur son tableau de bord, il n'a pas mis sa ceinture de sécurité et ses démarrages sont assourdissants. Je pense au métro que je n'ai pas pris, à la mort qui guette, et je m'accroche au siège. J'ai peur, mais en fait j'aime bien, je crois... Il y a ma bonne étoile. Et puis, j'ai là un cliché magnifique. Ce type a la main droite sur le haut du volant, le buste penché vers la gauche, il porte un t-shirt blanc serré aux biceps, il a un regard de tueur, et il tchipe en hochant la tête. Parfait.

Je suis embarquée avec lui, il est deux heures du mat', on roule à toute vitesse vers Harlem, l'aventure quoi... 

Je crois qu'il sent que je n'ai pas peur, et il enchaîne avec Alpha Blondy. Il S'appelait Stewball.

Intérieurement, j'explose de rire. Ce type ressemble à un meurtrier, tout dans son attitude n'est que testotérone et fermeté. Mais bon, il aime cette chanson et Alpha Blondy.

Il y a toujours de la tendresse, quelque part, en chacun de nous...





A treize heures, je suis de retour au Smalls pour la masterclass de Marion. J'ai choisi de travailler un morceau difficile aujourd'hui. Idée géniale quand on est fatiguée...

Et c'est l'échec. Forcément. Mais c'est le jeu, on est là pour apprendre... J'apprends, donc. 

Dans le métro, en rentrant, une petite anecdote me redonne le sourire. Cinq petites filles, moyenne d'âge 9 ans, chantent et dansent dans la rame, elles tapent dans leur main, en se foutant complètement de savoir si elles ont respecté la structure, ou donné le bon décompte au batteur, elles... Elles chantent, de tout leur coeur.

Pur bonheur.

Je m'approche. "Hey girls, would you let me record this, please?..."

Leur réaction m'étonne, elles me lancent un joyeux "YEAH!"  à l'unisson...

 





(Cherchez donc le 16e, et vous aurez le ton)

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Monday Feb 18th

Je me sens toujours comme esquintée après un gros concert. La préparation, les allers-retours, les émotions, le manque de sommeil, tout cela semble retomber violemment sur mes épaules...

Et je traîne, un peu. Je passe la matinée à trier mes photos, créer des montages, puis une vidéo, trier mes enregistrements, les couper, les mixer, les mettre en ligne. J'ai beau être amoureuse de mon ordinateur, il arrive un moment où un bol d'air s'impose.

Envie de voir la mer, encore. 

Je retourne à Battery Park. 

Le soleil se couche déjà...

1/5

Dès la sortie du métro, le vent glacial me saisit. Et puis, j'ai oublié mes gants. La lumière est sublime et mes doigts gèleront sur mon appareil photo, tant pis. Les cris des mouettes dans le ciel et les clapotis sur les docks, la Statue de la Liberté en contre-jour au loin, il y a ici une poésie sublime. Cette ville a une puissance poétique magistrale, oui. Je ne cesse de m'émerveiller, chaque jour. Elle mêle tant de force et tant d'ardeur, face à l'océan.

Mon amour pour elle n'en finit plus de grandir, je le sens. Mais il faudra bien rentrer, un jour prochain...

(Soupir.) 





Au Smalls, c'est Ari Hoenig qui ouvre le set de la nuit. Je rejoins le club en buvant un chocolat chaud acheté en vitesse au Starbucks.

Ari Hoenig, c'est un prodige. Il a une approche de la batterie très particulière. Son jeu est redoutablement précis, et il révèle l'aspect mélodieux de son instrument. Car il accorde les toms de sa batterie...

Il entame plusieurs morceaux seul, jouant les thèmes des standards sur ses fûts.



Shai Maestro et Sam Minaie, respectivement pianiste et contrebassiste sont eux aussi des virtuoses. Le trio est éblouissant. L'énergie qu'ils dégagent est impressionnante, car elle est à la fois faite de cette spontanéité enfantine, espiègle, mais elle est aussi savamment maîtrisée. Cependant, je ne sais pas pourquoi, mais je me sens exclue. Comment expliquer cela...

Le niveau de ces trois musiciens, leur écoute, leur pouvoir créatif, leur talent sont tels, que je ne peux pas suivre. 

On ne peut que s'incliner devant une telle perfection, bien sûr, oui, mais je crois que je n'aime pas ça. J'aime la marge d'erreur, l'humain, le défaut, la faille, la déchirure, l'émotion quoi. Ici, tout n'est que réflexe et mesure impaire.

La petite salle du club est bondée, la moyenne d'âge ne dépasse pas quarante ans. Ça, ça me plaît bien.
Sur les bancs devant la scène s'alignent des casquettes, des cheveux en bataille et des capuches.
On réagit beaucoup pendant le concert. Pas un solo ne passe inaperçu, chacun est généreusement applaudi. Des cris jaillissent parfois. Mais les trois acolytes semblent embarqués dans une sourde frénésie et n'accordent que très peu d'intérêt au public.

Ça, ça ne me le fait pas trop...

On n'est pas au club Med, c'est certain, mais je suis toujours sensible à la voix d'un musicien et aux quelques mots qu'il échange avec les gens qui se sont déplacés pour venir l'écouter...

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Tuesday Feb 19th

Bonne nouvelle.

Je vais désormais passer beaucoup de temps au 183, à l'est de la dixième rue... (voir Jan 31st)

Le temps s'accélère, les activités reprennent. Sur mon étagère dans le frigidaire, le pot de yaourt, les trois cornichons et l'endive vont enfin avoir un peu de compagnie...  

 

D'autres projets, musicaux eux, naissent. Quelques dates de festivals se profilent pour le mois d'août, en France. 

Le label Whistlefritz aura à nouveau besoin de moi très prochainement. La directrice du projet m'a écrit pour me proposer de nouvelles dates d'enregistrement.

Frank me ré-invite à participer à son émission de radio. Je lui propose une mini-chronique façon Rebecca Manzoni-Pascale Clark, encore et toujours elles. Je compte bien leur écrire pour les remercier de tout ce qu'elles m'inspirent. L'audace, l'humour et tant d'autres choses...

Frank accepte volontiers, l'idée lui plaît beaucoup. Assis au comptoir, chez Umbertto, je lui raconte pour la première fois les neuf petits cartons qui m'attendent dans un grenier à Toulouse, les meubles vendus, les chers élèves. Son émotion alors que je lui raconte mon parcours me touche beaucoup. Il est très attentif, pose des tas de questions, ouvre de grands yeux, hoche la tête. Il m'accorde toute sa confiance pour la chronique, j'ai carte blanche.



Maintenant, il va falloir parvenir à concilier toutes ces activités. Bienvenue dans ma vie!...

 





 

 



Wednesday Feb 20th

Je suis assise sur une chaise en bois un peu raide, la petite table ronde sur laquelle est posée mon verre touche la scène encore déserte.

Guitare, piano, contrebasse et batterie.

Le concert n'a pas encore débuté. 

Hier après-midi, je suis passée réserver ma place, pour être sûre de voir de près les quatre musiciens qui vont jouer dans quelques instants...

Village Vanguard.

Peter Bernstein Quartet: Harold Mabern, John Webber et Jimmy Cobb.

C'est ce dernier que je ne quitterai pas des yeux ce soir. Je vais l'écouter, scruter ses moindres gestes en me répétant des noms magiques. Miles Davis, Bill Evans, John Coltrane, Wes Montgomery, Paul Chambers, Sarah Vaughan... Autant de monstres qu'il a cotoyés, avec lesquels il a joué. Puis, bien sûr, Kind of Blue.

Kind of Blue...

Jimmy Cobb est un vieux monsieur maintenant, il a quatre-vingt quatre ans. Mais son charisme est vibrant.



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Le concert passé, il s'approche du bord de la scène, serre quelques mains, puis son regard s'attarde et il me sourit poliment.

C'est là, pile à ce moment-là, que la phrase sort de moi.

"Congratulations Sir, this was a fantastic concert.

But who should I ask if ever I wanted to interview you?..."

Il me fixe, alors.

"Me !" il répond avec un petit sursaut... "Or my wife over there. Follow me."

...

Voilà. Donc, là, je marche derrière Jimmy Cobb, je le suis entre les tables du Village Vanguard. Je tremble un peu. Je me pince aussi, vite fait.

Eleana Cobb est assise sur une banquette, tout au fond du club. Elle parle d'une voix rauque et abîmée, elle m'appelle "Dear". Je lui demande s'il serait possible d'obtenir une entrevue avec Jimmy, je lui explique ma démarche. Elle note ses coordonnées sur un bout de papier et m'invite à déjeuner la semaine prochaine.

Mais je crois qu'elle m'a prise pour une journaliste...

 

Jimmy Cobb - 1'28

Thursday Feb 21st

Interlude culturel. MOMA. Museum of Modern Art. Je le connaissais pour y avoir fait un rapide passage lors d'un premier séjour à New York en novembre 2011. Rapide, oui, car c'était un vendredi après-midi-- jour de gratuité-- et la foule, dense et bruyante, m'avait fait rebrousser chemin après seulement quelques minutes de visite. Cette fois, les longues galeries sont silencieuses, et l'on peut s'y balader sans risquer la crise d'agoraphobie... Pollock, Van Gogh, Seurat, Warhol, et tout l'après-midi devant moi.

1/7

Mais il se passe quelque chose.

Très vite, je me rends compte que plus que les oeuvres elles-mêmes, ce sont les gens qui les regardent qui m'intéressent...

Ce sont eux que j'ai envie de photographier. Leur attention, leurs baillements, leurs poses. C'est passionnant. Et je me fiche totalement du reste. Ce qui rend belles les oeuvres à présent pour moi, ce sont tous ces gens qui gravitent autour d'elles.

Discrètement, j'essaye d'en immortaliser quelques uns...

Je me promets de revenir un vendredi, lorsqu'il y aura plus de monde.

Finalement.