Friday Feb 22nd

New York City, c'est un spectacle fait ville. Partout où l'on va, il y a un décor, des acteurs, des artistes, des attractions, de la magie. Le rêve colle à cette ville, il est là, à chaque coin de rue, même lorsqu'on s'y attend le moins...



Je suis assise dans le métro qui roule à toute vitesse entre Colombus Circle et Lincoln Center. Les portes s'ouvrent sur la 66e, puis se referment, mais le métro reste à quai. Bloqué.

Quelques minutes s'écoulent et la rame s'agite, les gens s'interrogent, ils s'agacent un peu. C'est l'heure de pointe, et sur le quai, la foule se fait de plus en plus dense. Le conducteur fait alors une annonce:

"Ladies and gentlemen, please remain seated. There has been a robbery in the train and the police is about to get here. There will be an investigation and we must stay here until it is done" 



On entend de longs soupirs, certains passagers lèvent les yeux au ciel. Ma voisine retire ses oreillettes desquelles me parvient un air d'opéra. Elle me regarde et me dit d'un air las: "The word "robbery" implies that there has been an assault. Welcome to NYC" 

Quelqu'un a été agressé dans une des rames du train.

Toutes les deux, on commence à bavarder... Elle s'appelle Kathryn. Je devine qu'elle rentre du travail, ses yeux sont un peu tristes et fatigués. Je n'ose pas lui poser trop de questions alors je lui parle de l'air d'opéra qu'il m'a semblé entendre. Nous voilà en train d'évoquer Mahler et Wagner et Bizet, et Madame Butterfly et .... le temps file, et son sourire refait surface. 

On voit des policiers courir le long du quai. L'agression a eu lieu dans un wagon à l'avant. Une dizaine de minutes s'écoulent, et à ma plus grande surprise, les passagers restent calmes. Pas un éclat de voix, pas une plainte.

Kathryn me demande ce que je fais dans la vie... Vaste sujet. Je tente de lui expliquer en quelques mots. Elle s'enthousiasme, veut venir écouter quand je chante, me dit avoir des tas de connaissances dans le monde de la musique. 

Le métro repart enfin dans une expression de contentement général.

Kathryn descend quelques stations plus loin après m'avoir donné sa carte sur laquelle je lis:



 



 

 





Depuis, nous ne cessons d'échanger des emails. 

Nous avons rendez-vous la semaine prochaine pour une soirée concert.

Une nouvelle rencontre, une!



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Quelques jours plus tard, sur le profil Facebook de Kathryn... 

"A few nights ago, my train stopped because of a "robbery". The appealing french girl next to me and I discussed the diff between burgling and robbing. Me: "Who knows if the dude on the speaker is making a distinction, but yeah. Welcome to NYC. Ugh." She then told me she is on a sabbatical year and she just loves us all dearly (Who knew anyone did?).

And she's a singer. We exchanged info, because hey, welcome to nyc and try not to get killed, amirite? Lovely girl. Her site, however, is killing me with awesomeness, elegance and just....I just love it so much. Figures the French. I think those people have style in their actual bone marrow.

http://www.marielouisedesage.com/#



I like her singing quite a lot too -- check it out -- although I think she should sing classic french cabaret. She has a gig in the village, at some joint near the garage, where she sings. I'm thinking she should sell herself as the new Brigitte Fontaine. Hey, Marie-Louise, where is the place again? We should do a field trip....

This town suffers from an embarrassment of riches re: great singers who don't have a gig good enough for them.

sigh..."

 

Saturday Feb 23rd

C'est drôle, je ne me sens plus loin de chez moi, maintenant. Un nouveau sentiment semble avoir pris la place de l'émerveillement qui, il y a encore quelques semaines, accompagnait chaque découverte. 

L'harmonie. Voilà. C'est le mot.



Et tout ce que je sais maintenant, c'est que jamais je ne m'étais sentie aussi proche d'une ville, dans tous ses contrastes, ses paradoxes, son ouverture sur le monde, son énergie, sa fièvre même.

Bien sûr, je pourrais aussi parler pendant des heures de tout ce que New York a de cruauté, de rêves brisés, d'inégalités et de haine. 

Une autre fois...



De derrière la vitrine, je regarde vivre Greenwich. Les livreurs du petit matin, les musiciens fatigués qui tirent leur contrebasse de l'étroit escalier du Smalls, les flics qui finissent leur ronde, les mannequins, les artistes, la septième avenue qui s'éveille, quoi.

L'odeur du café fraîchement torréfié emplit la petite salle.

Tout est calme. Ça ne va pas durer...

Le métro vibre sous les trottoirs, et New York City sort de sa torpeur.



 

Plus tard, on entendra résonner les seaux de ce batteur qui tape comme un fou, à quelques rues. A le voir s'agiter ainsi derrière ses fûts recyclés, on dirait qu'il ne fait plus qu'un avec le bruit de la ville, il l'entend comme une série d'accords et l'accompagne. Sueur et souffle rauque.

Sunday Feb 24th

La ville-Chine. Une ville dans la ville. Une enclave. 200 000 habitants.

Little Italy se voit repoussée dans ses derniers retranchements par la Chine gargantuesque.

 

Poissoneries, restaurants et vendeurs ambulants, salon de massage, épiceries et boutiques de souvenirs. L'odeur de l'encens se mêle aux

vapeurs des dumplings, et je me perds avec délice dans les rues de Chinatown.



Monday Feb 25th

Je suis rentrée très tard ce soir. Ereintée, on dit.

Les pieds en bouillie d'avoir couru en tous sens et les yeux qui piquent.

Péniblement, j'ai descendu les escaliers de la station Christopher Sheridan, en baillant.

Une dizaine de personnes étaient là, à attendre. 

C'est là que, sur le quai d'en face, j'ai vu un rat. Un rat gris et brun. Un rat gros comme un chat. Un rat qui couinait en levant le museau et qui trottinait en zigzags sans prêter attention aux quelques passagers assis plus loin. Un vieil homme s'est levé alors et a hurlé en agitant les bras. La bestiole appeurée a poussé un cri déchirant, avant de filer à toute vitesse vers l'obscurité, et finalement disparaître.

Des hommes au bout du quai, on ri. Le tunnel à fait rebondir leurs rires en tous sens, alors que je repensais à ces pattes et à ce petit corps crasseux qui gigotait à quelques mètres de moi. Un frisson glacé m'a parcourue. 

​Une heure du matin, et le train qui n'arrive pas.

Y a des soirs comme ça, la magie disparaît, et on voit des rats, dans le noir.

 

 

Tuesday Feb 26th

Flashback:

C'est le dernier lundi avant les vacances de printemps. Il est dix heures, la sonnerie du lycée a retenti, les portes se sont refermées sur les classes, et tout est calme. Une douce lumière baigne ma salle de cours. Julie, François, Rayane, Fanny, Marine, Théo et les autres élèves de cette classe de terminale s'installent mollement... Le baccalauréat approche, la fin de l'année aussi, la fatigue se ressent. J'aborde difficilement le sujet du jour. Moi aussi, je suis crevée. En ce moment, les répétitions sont nombreuses, les copies crient mon nom sur le bureau, les concerts s'enchaînent, et les bulletins ne savent pas encore se remplir tout seuls. Aussi, je viens de déménager. Et puis, je m'entraîne pour le semi-marathon de Toulouse qui aura lieu dans un mois, défi perso. J'avoue que ce matin, j'ai du mal. Je tire mes élèves de toutes mes forces... 

Et ça arrive, insidueusement. La douleur. Juste là, dans ma poitrine, une douleur sourde qui fait siffler mes oreilles et assèche ma gorge. Je m'assieds au bureau, la main sur le coeur. Les élèves ont soudain l'air inquiet, j'ai pâli.

J'essaye de faire bonne figure, mais je dois me rendre à l'évidence, le mal rayonne à présent dans mon bras gauche, la douleur est intense et le malaise proche. Un élève part chercher de l'aide.

A l'infirmerie, je vacille sur ma chaise, les pompiers et le samu sont là, à me tourner autour. Electrodes et brancard. Ambulance et sirène. Le médecin urgentiste qui m'accueille à Rangueil est formel: péricardite. Il s'approche et me dit doucement: "Vous êtes épuisée" Je souris. "Mais non... ". Ma tension est basse, selon lui. Il demande quelles sont mes activités du moment. Je dresse la liste. "Mais bon", je dis en souriant, "j'aime chacune d'entre elles". Il lève un peu la voix, il ne faut pas prendre cela à la légère, il faut tout arrêter quelques temps, se reposer. Dormir. Bien manger. A moi d'élever la mienne. "Ça va passer, ce n'est rien"... A lui de se mettre en colère... Il aura le dernier mot. Un mois d'arrêt total. Plus de lycée, plus de concert, plus de course à pied, plus rien. Du repos.

Avant de quitter les urgences, je l'entends me suggérer: "Pourquoi ne pas faire un break? Et choisir parmi toutes ces activités celle qui vous tient à coeur, ... c'est le cas de le dire."

J'ai choisi.