Wednesday Feb 27th

Il pleut sur la ville, il pleut sur Brooklyn. Les gouttes s'abattent violemment sur la vitrine de la librairie dans laquelle je vis un instant de joie intense. Etre au chaud, au milieu de livres d'Art, de romans et d'essais, un disque d'Ella et Louis en fond sonore, lorsqu'au dehors se déchaîne la tempête. Ma matinée est libre, je me balade un peu.



Je suis descendue du métro sur Bedford Avenue, en ayant une pensée émue pour Notorious B.I.G... 























 

Ici, les rues sont plus calmes, le rythme est moins soutenu. Il y a des poussettes avec des bébés dedans, des fleuristes et des magasins de disques... 

Je flâne ainsi deux bonnes heures sous mon parapluie, dévore une succulente pizza chez Fornino et découvre avec bonheur des fripes dont Anne m'a parlé...

Puis retour à Manhattan où le devoir m'appelle...

Cette nuit, il faudra rattraper tout ce retard dans mon Diary...

TOTAL REST...

Thursday Feb 28th

Friday March 1st

The Met.

Il y a, comme ça parfois, des musées dans lesquels le silence s'impose. On s'y sentirait presque comme dans un lieu sacré, et l'on aurait presque envie de s'y recueillir. C'est ce que j'ai ressenti en marchant, lentement, dans les labyrinthiques galeries du Metropolitan Museum of Art. 

 

 

Lors d'un voyage à Madrid il y a quelques années, le musée du Prado m'avait mise dans le même état de contemplation émue, d'absorbtion gourmande.
Devant les toiles, je pense toujours à l'artiste qui, il y a bien longtemps, se tenait là à ma place, faisant face à son oeuvre, et à tout ce qu'elle porte en elle d'inspiration, de technique... Ou pas d'ailleurs... de joie, de spontanéité, de colère. Les toiles de Jackson Pollock sont ainsi lacérées, et pleines de reliefs, de croûtes de peinture. Je longe Autumn Rhythm (number 30), je pense à Jackson Pollock, sous les traits de Ed Harris... car le film éponyme m'a beaucoup marquée. J'imagine cette même toile qui est là si près, je l'imagine à même le sol de son atelier. J'imagine la lumière du jour qui perce, la cigarette au coin des lèvres du peintre, les couleurs qui luisent encore, l'odeur de la laque fraîche. Puis je la vois cette immense toile, transportée, exposée dans mille endroits, j'imagine les millions de paires d'yeux qui se sont posés sur elle depuis les années cinquante, tous ces gens qui ont défilé devant la toile, je les imagine en accéléré...
L'Art. Parfaite machine à remonter le temps. 

Bien décidée à immortaliser ceux qui, comme moi, contemplent les toiles, je me faufile, sors mon appareil photo discrètement... Une jeune femme en talons hauts se repoudre le nez devant un Picasso. Un vieil homme détaille un Seurat, plissant les yeux, à quelques centimètres à peine de la toile. Une grosse dame mange de petits bonbons qu'elle sort discrètement de sa banane, devant un Degas. Des ados, morts de rire devant un Klee, se font engueuler par leur guide...

Mais presque chaque fois que je m'essaye à un portrait, je me fais repérer. Presque chaque fois, je fais mine de passer mes photos en revue, regarde en l'air et poursuis ma visite... 

Je choisis alors une autre thématique.

 

Image-lien ci dessous...

Autumn Rhythm (Number 30), 1950
Jackson Pollock (American, 1912–1956)
Enamel on canvas

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De petits messages de mes anciens élèves (que je remercie chaleureusement ici...) arrivent régulièrement dans ma boîte mail. Clémence me raconte les épreuves du bac blanc, Marina me dit qu'elle part à Malte cet été, Camille me demande si j'ai acheté de super fringues...

Et Julie me dit de contacter un ami de son père qui vit à New-York et qui serait, selon ses dires, ravi d'aller boire un café.

Cet ami n'est autre que Patrick Erouart. Encore une belle rencontre.... Google everybody!



Après ma promenade et ma rêverie au MET, me voilà chez Arturo's again... en train de parler de la Vie avec Patrick Erouart. Nous nous y sommes donné rendez-vous et bavardons maintenant devant une gigantesque pizza. Il est 23h. Jazz et mozarella.

Lorsque l'on partage un instant simple avec un brillant écrivain, et que l'on prête attention au bel équilibre qu'il sait établir entre le choix de ses mots et ses silences, ... on est bien.

Je rentre, ravie-flottante, de cette nouvelle rencontre et de toutes les histoires que nous avons encore à nous raconter.



Saturday Mar 1st

Federico est parti. Les amoureux de Napoli sont à nouveau séparés... Maria Teresa est dans tous ses états, je le sais. Mais, solide comme un roc, digne et fière, elle garde la tête haute et renifle dans son coin... De temps à autre, elle lève les bras vers le ciel en criant qu'elle le déteste, ...mais qu'elle l'adore...

La question est posée... Le rejoint-elle en Italie ou reste t-elle dans la ville de son coeur?

Collection Arlequin, quand tu nous tient...



Cela nous donne l'occasion de nous lancer dans des débats interminables sur les questions essentielles. Fonder une famille... Vivre libre... Se poser... Profiter... S'enchaîner... 



"Ciò che voglio, ciò che bisognerebbe fare..."





Me revoilà en partance pour Washington D.C. Trois jours seulement mais du pain sur la planche...

Mon bus partira de New York mercredi matin, et je serai de retour samedi après-midi. Au programme, de nouvelles sessions d'enregistrement pour Whislefritz et une belle réception chez Cyril, Tania et Salomé où j'aurai le plaisir de chanter pour eux et leurs amis...

Petite pression, tout de même.

Toujours.









 

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Sunday Mar 2nd



Il est presque minuit, je sors du café. Mitch est assis sur le banc en bois devant le Smalls, les jambes croisées. Il porte un chapeau de feutre brun et un épais manteau de cuir. Il enroule ses bras autour d'une couverture élimée d'où dépasse le museau d'un petit chien blanc qui tremble un peu. 

Mitch, c'est le patron du Smalls. On se croise tous les jours maintenant. Me voyant m'approcher du tableau noir sur lequel on lit le programme de la soirée, il me dit, d'un ton autoritaire:

"Come on Marie-Louise, get down there! There's a jam session going on, and it's free for musicians. Go on and sing a song! It'll be over in an hour". Les cris d'un saxophone me parviennent alors.

Je lui réponds que je ne tiens plus sur mes jambes et que je n'aurai pas la force de pousser la chansonnette... je m'entends lui répondre cela. Je suis donc à New York, et le patron du Smalls vient de me demander d'aller chanter une chanson et, .... ben j'ai pas envie. Ça m'inquiète un peu, car chanter est censé être une des choses que j'aime le plus faire, quelle que soit l'humeur, quel que soit l'état de fatigue... Je m'assois près de lui sur le banc. S'assoir, relâcher la tension, le soulagement est immense. On discute côte à côte pendant quelques minutes. Je lui raconte des anecdotes de la journée, il rit. Lui, me parle de sa femme et de son chien. La rue est calme, de petites bougies ont été posées sur les tables du restaurant en face, la nuit est bleu marine. Il fait doux. Je pose ma main sur son bras en guise d'au revoir.



Dans le métro, une femme seule chante. Des gens s'arrê-

-tent pour l'écouter.

Je pense à la jam qui se fera sans moi et je m'étonne encore d'avoir refusé la proposition de Mitch. Il semblerait qu'un changement s'opère en moi, aurais-je envie d'autre chose?... En tous cas, je rentre chez moi maintenant et malgré l'immense fatigue, j'aimerais pouvoir embrasser cette ville, tant je l'aime.



Demain sera une journée tranquille. On dit qu'il fera beau.

J'ai prévu d'aller marcher sur le pont de Brooklyn. 

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Monday Mar 4th

"All men seek happiness. This is without exception. Whatever different means they employ, they all tend to this end."

Blaise Pascal

Je tiens un journal depuis toujours. Enfin, toujours... Si l'on considère que raconter à douze ans, dans un carnet Chevignon à cadenas, qu'on est amoureuse d'Olivier, qu'il est beau et qu'on sait pas comment faire pour lui dire, est digne de porter le nom de journal... C'était une idée de ma mère à l'époque, je me souviens très bien. Elle parlait de l'importance du jardin secret, cet espace intérieur dans lequel la liberté de penser était totale, et où l'on pouvait s'accorder toutes les folies. J'aimais cette idée, et aussi le respect qu'elle avait pour tous mes secrets d'ado, justement. 

Disons que je tiens un vrai journal depuis l'âge de dix-sept ans.

Depuis le 12 novembre 1997, pour être exacte. Mam' est morte ce jour-là. Mam' c'était mon arrière grand-mère.

J'étais si proche d'elle que, tordue de chagrin le jour de sa disparition, il a fallu que je trouve un moyen de rester en contact, par delà le silence et la mort. J'ai opté pour la solution de la correspondance. Dans de beaux carnets à spirales, je me suis mise à lui adresser des lettres régulières, lui parlant de ma vie, de mes sentiments, pensées et aventures, sans aucune retenue, sans aucun tabou.

J'ai trente-deux ans aujoud'hui, et nous correspondons encore... Les carnets s'entassent, les pages de mes dix-sept ans commencent à jaunir, l'encre s'efface un peu. Je voudrais un jour avoir le temps de tout numériser, car, c'est idiot, je pense à mes petits-enfants qui liront ça un jour, peut-être...

Il m'arrive parfois d'ouvrir l'un de ces carnets au hasard et relire une page. D'abord déçue par l'absence totale de style, ou le cruel manque de fluidité, je finis toujours par ressentir de la tendresse pour l'ado que j'étais. Un jour, quelqu'un m'a dit qu'il fallait poser des yeux tendres sur l'enfant qu'on a été et qui vit toujours en nous... 

J'écoutais beaucoup Barbara quand j'avais vingt ans. Le Mal de Vivre et Göttingen, tout ça... Ça me faisait pleurer, j'adorais ça.

La mélancolie. Il y avait là quelque chose de très inspirant. J'ai gratté des pages et des pages dans ces états de spleen, dans les creux des vagues de l'âme. 

Les paroliers disent qu'il est plus facile d'écrire sur la tristesse, le chagrin et la douleur que sur l'allégresse et la joie de vivre.

Et c'est vrai, je crois. 

Mais aujourd'hui, souvent, j'ai envie d'écrire sur le bonheur vibrant d'être ici et ça sonne toujours un peu gnan-gnan, je trouve...



Bref. Tout ça pour dire que le plaisir que me procure cette ville est immense et qu'il entraîne avec lui l'épouvantable peur du retour.



Plus tard dans la journée...

Downtown. 

Je suis devant Ground Zero, je serre un gobelet de café chaud, le ciel est dégagé, le vent glacial, et ce trou dans la ville me serre la gorge. Flashs dans ma tête. Les images me reviennent avec un frisson de terreur. Je revois ces gens se jetant par les fenêtres des tours. Me voici à l'endroit même de la tragédie. Que dire...Quels mots pour parler d'un drame pareil...

Mardi 11 septembre 2001. 

Je me souviens exactement où j'étais et ce que je faisais ce jour-là. 

 

De longues minutes s'écoulent, je regarde vers le ciel, repense à tous ces gens, à la haine et à la peur, à l'enfer.

 

Il y a une caméra tous les deux mètres ici, des policiers partout.

Plus loin, un groupe de danseurs a rassemblé autour de lui une foule dense. Les gens frappent dans leurs mains et rient de leurs acrobaties. 



 

 

 

 

 

 

 

 

C'est drôle le temps qui passe... Il y a onze ans et cent soixante-quatorze jours, ici même, des gens mouraient.



 

 

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Quelques minutes plus tard, le pont de Brooklyn porte mes pas, j'y reste une bonne heure, dans la lumière de fin de jour, en écoutant Patrick Watson... Il me semble que, de temps à autres, les longues marches et les paysages grandioses réparent les âmes tristes.