Sunday Jan 6th

On the road again…
Me voilà à nouveau dans un bus. Celui-ci grince un peu.
Il me ramène chez moi. A New York.
Quelle drôle de sensation lorsque j'écris cela. Chez moi, à New York...
Le paysage enneigé défile. Il y a des courants d'air glacés et très peu de passagers.
Je n'ai pas de compagnon de voyage cette fois. C'est mieux ainsi, corps et âme ont besoin de paix car la fatigue pèse. Toute cette intensité laisse place à un grand silence intérieur.

Il y a un goût de dimanche soir. Celui qui fait un peu mal au ventre.

Forcément, le doute s'en mêle, il vient gratter. Et je me ronge les ongles.
Cela fait partie du jeu et j'engage la lutte, à grands renforts de pensées positives…
Le défi: se remonter le moral toute seule. Ecouter sa copine intérieure, celle qui dit: "T'inquiète…"
Penser aux jolies choses, au rire d'Hélène, à une soupe fumante, à des marrons chauds dans un cornet…
La solitude amène avec elle toutes ces petites choses qui piquent.
On éprouve ainsi sa solidité. Guerrière ou pas guerrière?…
Et puis, en général, ça ne dure pas.



Fermer les yeux. Dormir.

Flashback


Avril 2012, sortie du lycée.
Je remonte la rue du Taur, cartable à la main, puis traverse la place du Capitole. Il fait bon, le printemps est proche. 

D'habitude, je suis en vélo. Mais j'ai crevé la veille, et change d'itinéraire.
Au brouhaha de la rue Alsace, je préfère le ronronnement piéton de St Rome. Mon pas est rapide et régulier.
Place de la Trinité, on entend les accords d'une guitare…
J'aime les musiciens, c'est un fait. La vision de musiciens au coeur de la ville s'accompagne toujours d'une petite joie enfantine.
Aurélien est là, qui alterne saxophone alto et soprano. Joë l'accompagne à la guitare.
Je reconnais leurs visages, ces garçons-là sont ou ont été au lycée. Ma pièce tombe au fond de l'étui à guitare et l'on se sourit. S'engage alors une conversation courtoise. Ils m'ont vue participer à la semaine des Arts l'année précédente et me demandent de chanter avec eux.
Là? Maintenant? Dans la rue?! Jamais de la vie! Et si des élèves, pire, un parent d'élève ou un collègue venait à passer…
Non, non, non… Et puis, je n'ai jamais fait ça moi! Je ne sais pas…
Ils insistent très fort. J'aime bien les arguments qu'ils choisissent.
Et la fantaisie, qui picote un peu dans le fond, finit par l'emporter…
Autumn Leaves. Rue des Filatiers. D'abord crispée, vraiment pétrifiée à l'idée qu'on puisse me voir là. Puis, regardant la scène d'en haut, je trouve ça drôle. Fantaisiste, oui. Tant pis. Mon cartable est posé là, contre le saxophone d'Aurélien.

Et si j'avais dit non, ce jour-là…

 



Que vive la FaNtaisie.

En coulisses, entre deux sets.

Terrien,
Juste une poussière
Dans un système solaire
Une chose mystérieuse
C'est rien,
On est tous un peu flous
Pas sûrs de nous du tout
Dans la nébuleuse

 

Matthieu Chédid.

Monday Jan 7th

Loin, bien loin de Montréal et du bruit des pas dans la neige...





... la recherche de colocataires se poursuit...

Elle a reprit ce matin.

Pas trop de chance jusqu'à maintenant; l'appartement dans lequel je m'imaginais vivre m'est passé sous le nez la semaine dernière...

Mais je crois aux rencontres, plus qu'à toute autre chose. Et ne désespère donc pas...

Je me laisse encore quatre jours. Et il faudra avoir trouvé. 

​Vendredi 11, j'aurai un chez moi, c'est décidé.

L'hospitalité amicale de Jean est certes sécurisante, mais un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. Et j'ai besoin de mon indépendance. 

Razia a soixante-dix ans. Américaine d'origine indienne, elle vit seule à Manhattan, à l'est de la 20e rue, dans un appartement douillet, rempli de photos et de vieux souvenirs. Et elle loue l'ancienne chambre de sa dernière fille. Ses deux grandes filles habitent loin de New York, elle ne les voit que rarement.

Retraitée de l'ONU depuis plusieurs années, elle avait ajouté à son mail:

"By the way, I am conversant in both French and Italian", j'avais aimé ça. 

Son accueil chaleureux m'a tout de suite plu. Le family spirit était là. La voix dans l'interphone, la gentillesse toute simple, la main qui tapote mon épaule, les questions bienveillantes. Elle était déjà allée faire un tour sur le site...



On a parlé longtemps, assises dans les gros fauteuils fleuris du salon. Elle m'a lancé dans un français impeccable "Je continue à étudier le français, je fais plein de choses, oui, oui!"

Elle baisse le prix du loyer parce qu'il est trop élevé pour moi, me fait visiter le petit appartement, m'explique tout. Qui sont les gens, là, sur la photo. Elle se fiche de la caution, je dois juste payer mon loyer en temps et en heure... Je peux partir quand je le désire, à la fin du mois si jamais la vie avec une senior ne me convenait pas. Elle cuisine beaucoup. Dans le frigo, il y a des tas de bonnes choses qui sentent le curry.



Quand on est loin de chez soi, les transferts sont fréquents... On déplace son affection, on retrouve des traits, on s'attache sans trop savoir pourquoi.

Razia ressemble à une de mes tantes, que j'aimais, que je n'ai plus.

Elle lui ressemble tellement que j'étais émue en partant.

Après avoir marché un peu avec moi dans le quartier, elle m'a accompagnée jusqu'à l'arrêt de bus. 



Je pèse le pour et le contre... Son quartier, certes dans Manhattan, n'est pas vraiment accessible par le métro. Cependant, il est calme, il y a des arbres et il est tout prêt de East River, où l'on peut aller courir et se balader. De ma chambre, je vois le ciel. Mais, quand je vais commencer à travailler, j'ai peur de rentrer tard et de la perturber dans son rythme de vie. En même temps, ça peut aussi être vraiment beau.

Elle veut venir écouter du Jazz...

Une grand-mère énergique et rigolote... Ce serait bien...



Demain, d'autres visites sont prévues. D'autres avantages se profilent.

Une petite chambre dans Chelsea, à l'ouest de la 24e rue, pour un loyer accessible...

Puis une autre dans East Harlem, dans un grand appart, avec deux New Yorkaises...

Nous verrons. A chaque jour... ses surprises. ★

Tuesday Jan 8th

New York semble réserver de petites surprises aussi, parfois. Pas toujours de bonnes.

J'en ai fait l'expérience ce matin, à 11h. 

Chelsea, 11h, donc. Je plante le décor.

Temps magnifique, à peine froid. C'est à dire que je rentre de Montréal,...

Bref.



J'ai rendez-vous avec Vincent, sur la 24e. La station de métro donne pile sur la rue.

Dans ma tête, de petits "C'est bon ça !" résonnent joyeusement, j'ai le sourire. 

L'immeuble dont je pousse la porte est tout à fait à mon goût; perron, petites marches, jolie porte, boîtes aux lettres. Je m'y vois. Je m'y vois déjà. Je m'imagine sortir du Rite Aid, les bras chargés de courses, rentrer à la maison, prendre mon courrier... Je vois le parcours de course à pied, le parc à l'angle. Oh, et puis les petits restaurants ont l'air sympa là-bas!...

J'ai trouvé, je le sens, ça y est.

Je m'entends déjà dire "I live on 24th east...Yeah Chelsea's cool, y'know"...



Mais, dans la cage d'escalier poisseuse, mon sourire faiblit.

Quatrième étage: Vincent m'ouvre une porte grinçante.

Il est en tongs, jeans et de son tee-shirt émane l'odeur âcre de l'effort...

En pointant un doigt tremblant vers mon bonnet péruvien, il crie "Hey, I love the hat!"

Je le sens fébrile, exalté, peut-être sous l'emprise d'un petit quelque chose d'illicite...

Comme si je ne remarquais rien, je lui pose des questions. J'ai envie de partir en courant en fait,

car à présent le décor qui m'entoure ressemble à celui d'un bordel ambulant. 

Des draps sont tendus, reliés entre eux par des pinces à linge, murmures et autres gloussements étranges semblent provenir du fond du couloir à droite. Je visite la minuscule salle de bain aux murs moisis, la cuisine où des prises de courant sont posées à même l'évier... alors que dans ma tête, ma copine intérieure se déchaîne... "SORS D'ICI TOUT DE SUiiiTE !!". 



"Ta chambre, en fait, c'est derrière ce drap, là" me dit-il en me montrant un recoin de 5m2, entre la cuisine et la salle de bain -(les gloussements se transforment en braillements désormais)- une sorte de hall d'entrée/couloir crasseux... Je le regarde, il me regarde. Il me sourit, je ne souris plus.

Je dis: Ok... Il dit: Alors?... Je dis: C'est une chambre?... Il dit: Ouais, c'est en attendant que la fille qui vit ici revienne de Floride, fin avril. C'est pas cher, c'est pour ça, j't'avais dit...Je réponds rien, je le regarde. Je vais m'en aller là. Il le sent. Il dit "Listen baby, you have to say yes or no cause I got a lot of people waiting downstairs"... Je lui dis: "Then this gotta be a no..."



Bien sûr que j'aurais dû m'en douter. Une coloc', dans Chelsea, pour $650 (soit 500€), fallait pas s'attendre à un palais, baby... Alors, bon, sur le perron, je suis restée un moment à m'entretenir avec moi-même. J'ai eu une pensée de soutien pour les quatre filles qui habitent cet appart, puis, une autre pour Razia, puis je suis rentrée voir si les deux New Yorkaises de East Harlem m'avaient répondu. 

Oui: Coloc trouvée, plus besoin de venir visiter.

Bon, bon, bon...



S'en tenir à un bon gros coup de carfard? traîner les pieds?... Ou donner un grand coup de savate à cette journée, et relativiser, faire "monter la caméra" comme dit Milotte? 



Ce soir, j'ai eu M. au téléphone, c'est un pianiste et compositeur Américain pour lequel j'ai la plus grande admiration... Il m'invite à jouer à ses côtés vendredi ET samedi soir, dans Greenwich Village...

C'est bon ça!...







 









Wednesday Jan 9th

L'indécision en effet est une solitude. Vous n'avez même pas votre volonté avec vous.

Victor Hugo, William Shakespeare, 1864.

Hésitation. Dilemne. Indécision. Fluctuation. Oscillation. Perplexité=Mots-clefs du jour...



Maria Teresa, Italienne, 32 ans vient d'entrer dans le champs de la narration. En fait, elle y est entrée dès le début du mois de décembre, quand j'ai envoyé mes premières demandes de colocation sur la Craigslist, depuis Toulouse. Elle était l'une des premières à répondre à mon annonce.



"Thanks you for the lovely email. You sound like you could be the perfect roommate! :-) I will love to meet up and show you the apt but I will be going away for Christmas and so I was hoping to meet before or after that. Anyway, I will tell you a bit about myself cause I am working and can't really write too long. I guess that I will tell you that I am ALWAYS busy lol, I love to read, meditate, listening to music(love jazz FYI)I am very clean and home is my peace! I hope that will be enough for now. :-)

Hope to hear from you soon"





Nous avions rendez-vous le 7 janvier, mais son vol de retour de vacances en Italie a été annulé, rendez-vous reporté.

Je viens de visiter son appartement et depuis que je suis rentrée,  les cent pas que j'effectue frénétiquement commencent à laisser des marques sur le parquet de Jean...

Cette fille est adorable. Italienne d'origine et Américaine d'adoption, depuis douze ans. Elle est venue à New York à l'âge de 17 ans pour être danseuse à Broadway . Et elle est aujourd'hui l'une des manageurs de l'énorme équipe du restaurant Giovani Rana qui vient d'ouvrir ses portes, à Chelsea.

Fille et petite fille de restaurateur, elle connaît bien la partie et s'est très vite recyclée quand elle a compris qu'elle ne serait jamais danseuse à plein temps...

Elle vit à Harlem depuis des années, à l'ouest de la 149e rue. Son appartement est petit, mais cosy, au cinquième et dernier étage d'un walk-up sécurisé. Elle aime bien qu'on se déchausse, les petites bougies et les guirlandes lumineuses, les films de filles et les douches chaudes avant d'aller au lit, son métier. Le Feng Shui aussi.

On s'esclaffe de concert lorsqu'elle aborde les péripéties de sa vie amoureuse. On est copines en moins d'un quart d'heure. Beaucoup de points communs. Le besoin de trouver à la maison une paix et un repos régénérants, l'amour de la Cuisine et un goût très prononcé pour les discussions-digressions.

Pour arriver chez elle, les métros sont nombreux. Les lignes D et A sont tout près...

Mais ma chambre est toute petite, pas très bien isolée, mon lit est un double bunk-bed e​t la vue sur l'avenue ne me fait pas rêver... Cela dit, Maria Teresa est énergique, adore la méditation et connaît la ville comme sa poche...Il y a aussi une grande terrasse (dernier étage oblige) sur laquelle elle organise parfois des repas entre amis...

Demain, je dois appeler Razia pour lui donner ma réponse. Sa grande chambre avec vue sur le parc, sa mamitude réconfortante, la rivière tout près, ses copines Mamies-aussi de l'immeuble... Je tourne et retourne tout ça depuis des heures...



Que faire? ... 1h30 du matin, je m'endors avec ça... Sleep on it, Marie-Louise.

 

Thursday Jan 10th

Quand on atteint le stade du tirage au sort et de la lecture analytique de son horoscope, on finit par se trouver pathétique, et là il faut sérieusement songer à une conclusion.

Maria Teresa sera donc ma nouvelle colocataire, my roommate.

Harlem sera mon quartier, et la 149e ma rue...

Tous les arguments ont été pesés, discutés.

 

Nicolas, Cyril, Hélène, Cédric, Adrienne...ont même écrit pour donner leur avis.

Me voilà enfin lancée. J'emménage lundi.

Dans le téléphone, la petite voix de Razia m'a dit "Go ahead, Marie-Louise, just listen to what your heart says, I'll find somebody anyway, don't worry about that...".

Là, je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire que j'aimerais beaucoup venir lui rendre visite et boire un thé avec elle. Ce à quoi elle a répondu "That is a good idea, dear".

Promis, la semaine prochaine, je lui fais une session thé-petits-gâteaux-joli-bouquet-tout-en-français, elle sera contente. J'en profiterai pour faire quelques clichés de son sourire, si elle est d'accord.



Maintenant, je vais enfin pouvoir me consacrer à un travail de fond. Artistique d'abord. La création est ici dans un état de vibration permanent, il y a des artistes à tous les coins de rue. Apprendre à écouter, adopter une véritable discipline de travail, des rituels, des exercices pour rester bien connectée à ses objectifs, son esthétique, ses projets, voilà ce qu'il me faut. Travailler l'oreille, la voix.

Mais ne pas se limiter, continuer à dessiner et peindre, et écrire, et photographier...

L'Art est vaste, promenons-nous... 



Quant aux petits boulots... Alors, oui bien sûr, je pourrais trouver un job de serveuse (Maria Teresa a plein de tuyaux), de plongeuse même, de promeneuse de chiens, rien ne me dérange.

Mais, je suis là pour si peu de temps qu'il faudrait que je me mette totalement au service de la Musique. Du métro au hall d'hotel en passant par le restaurant français et la jam session, peu importe.

Là encore, les rencontres et autres hasards de la Vie feront la différence.

Jouer, apprendre, jouer, et partager, et rencontrer et jouer... et jouer...



Demain soir, à 23h30, je serai chez Arturo's. C'est une très vieille pizzeria dans le Village. Il y a, au fond de la salle aux murs carmin, une petite scène... Et Mike Kanan sera là, au piano. Franck Levatino à la batterie et Neal Miner à la basse.

Mike est l'accompagnateur de Jane Monheit. Il la suit dans ses tournées à travers le monde...

Et je vais avoir la chance de chanter à ses côtés, deux soirs.

Mots d'ordre: Respiration, Simplicité, Concentration, Etre soi. Pas de chichi. Surtout pas.