Tuesday March 26th

Il faut tourner la page
Changer de paysage
Le pied sur une berge
Vierge
Il faut tourner la page
Toucher l´autre rivage
Littoral inconnu
Nu
Et là, enlacer l´arbre
La colonne de marbre
Qui fuse dans le ciel
Tel
Que tu quittes la terre
Vers un point solitaire
Constellé de pluriel
Il faut tourner la page...
Redevenir tout simple
Comme ces âmes saintes
Qui disent dans leurs yeux
Mieux
Que toutes les facondes
Des redresseurs de monde
Des faussaires de Dieu
Il faut tourner la page
Jeter le vieux cahier
Le vieux cahier des charges
Il faut faire silence
Traversé d´une lance
Qui fait saigner un sang
Blanc
Il faut tourner la page
Aborder le rivage
Où rien ne fait semblant
Saluer le mystère
Sourire
Et puis se taire

Claude Nougaro, 1987.

Le temps passe. Voici, sans aucun doute, la thématique la plus prégnante de ma vie.

Depuis l'adolescence, je note systématiquement la date sur les disques et les livres que j'achète. Ainsi, chaque vinyle, CD ou roman porte l'encre des jours passés.

Mon arrière-grand-mère m'a beaucoup parlé des temps d'autrefois. Petite, j'écoutais avec bonheur ces histoires d'antan, toutes emplies d'une nostalgie douce-amère.

J'adore les expressions qui contiennent le mot "temps" et suis fascinée par son passage sur les visages, les paysages.

Je devais avoir six ou sept ans lorsque j'ai enterré dans mon jardin une boîte en fer, pleine de souvenirs de 1987, espérant qu'elle soit retrouvée un jour, dans le futur. Elle doit être toute rouillée maintenant, sous la terre, chemin de Fontblazy. 

Proust et Pagnol sont les deux amours de ma vie.

Le temps passe, oui, et il emporte tout avec lui. Toujours et à jamais fuyant et insaisissable.

Les grandes questions qu'il porte restent parfois sans réponse...

Où s'en vont nos rêves? Faut-il les réaliser pour trouver la paix?



Le retour est proche. Les trois mois s'achèvent. Demain, je rentre.

J'ai l'impression d'être à peine arrivée qu'il faut déjà s'en aller.

C'est ainsi. Il faut conclure. Mais avant, expliquer aussi un peu...

L'absence de ces derniers jours a été un mélange de travail intense et de grande fatigue. Cette ville est impitoyable pour ceux qui n'ont plus la force. Il ne faut pas tomber malade, souffrir, ni rester inactif car il y a alors le prix à payer. Une rage de dent m'a laissée sur le carreau. Une douleur qui palpitait, qui vrombissait dans ma mâchoire. Intenable. Admission aux urgences de l'hôpital Vanderbilt=$90. 

Mais on veut tenir le choc, en dépit de tout.

On est là pour ça, pour le choc, on éprouve sa force et son courage. On y travaille dur.

Pendant ce temps, dehors, Mitch écrit le programme du Smalls sur le tableau noir...





























Je regarde la ville qui blanchit et je pense à la mienne, rose.

Toulouse, je rentre un peu.
Me reviennent alors les visages qui ont jalonnés ces trois mois, les rencontres, les instants de paix intérieure, ma chère liberté... et la Musique.



Maria-Teresa, ma room-mummy-mate... On veille l'une sur l'autre, s'envoyant des textos de copines au milieu de la journée, s'inquiétant si l'autre rentre tard et riant encore et toujours des petites anecdotes du quotidien...

Les amis New Yorkais: Frank, Tony, Jean, Sabrina, Razia, Juana, Michael, Emir, Eve, Tada, Anne, Mia, Carlos, Patrick, Mosco, Juan, Ricardo, Igua, Brian, Santiago, Will, Luc, Nick... et j'en oublie.

Chaque nom est une histoire à raconter...

Les cousins de Montréal: Louis, Sandrine, Etienne, Caroline, Marc-André, Jean-Francois, Maia, Frédéric, Fabien, Maxime...

Mes frères de coeur: Aurélien, Luc.

Des lieux vont vivre en moi pour longtemps: Smalls, le Village Vanguard, la septième avenue, le métro, le Lincoln Memorial à Washington, Harlem, Central Park, le pont de Brooklyn...

Des instants resteront comme suspendus dans ma mémoire: la cérémonie d'investiture de Barack Obama, et cette foule immense et joyeuse; le concert privé à Bethesda et le discours de Cyril, les vaguelettes de la East River à Brooklyn, le portrait à Central Park, les énormes gigs de Montréal et les sessions dans le métro, l'après-midi au commissariat.......... Les jam New Yorkaises, les enregistrements chez Didier à D.C, la pluie sur Lexington avenue...

Les rencontres marquantes: Ari Hoenig et l'interview chez lui, à Brooklyn; Michael Kanan, sa douceur, son jeu; François Moutin et le Rock n' Roll qui l'habite; Marion Cowings et sa masterclass du dimanche, Daniel Yvinec qui aime Romain Gary, lui aussi; Jimmy Cobb, le laid-back personnifié, et l'interview qui n'aura jamais lieu car je n'ai pas les moyens... Haha! Jean-Michel Pilc et son humour décapant; Mitch Borden et Spike Wilner, les piliers du Smalls; Nick Sansano, guide absolu des meilleurs lieux Tarantinesques de la ville, Heidi Stock, directrice du label Whistlefritz, et puis Tadataka Unno, pianiste perle-rare, avec lequel je vais travailler désormais.



Je suis éreintée, oui. Et ici la vie est dure, oui. MAIS je suis exactement où je veux être au moment où je veux y être. Rien ni personne ne décide à ma place, ici et maintenant.

La force du présent, la voilà. C'est la force du choix.

Choisir, c'est forcément renoncer à d'autres choses, non?

Dust in the wind, all we are is dust in the wind...

Je n'ai pas peur. Je ne suis qu'une poussière, je le sais. Ici, on se sent forcément tout petit, tout le temps.



Ces dernières semaines ont encore amené beaucoup de rencontres, d'enseignements. Et, j'ai vraiment envie de dire, encore, qu'il y a une magie ici, qui plane. Une fraternité, une ouverture. Je vais avoir tant de mal à m'en éloigner. Le départ est proche, la nostalgie vient...

Un soir, courbée de fatigue, je suis allée me faire masser à Chinatown. En rentrant vers Harlem et la 149e, des types draguaient une fille dans le métro en lui chantant I'll Make Love to You des Boys II Men, et toute la rame a repris en coeur. Inoubliable. Tout le monde riait. 

Une autre fois, au petit matin, j'ai vu le soleil se lever sur la skyline en écoutant Grizzly Bear.

Après un dîner, Frank Levatino m'a raconté l'arrivée de sa mère à New York, depuis la Sicile. Ellis Island, Manhattan en 1930... J'ai tout enregistré. 



Je sais que tous ces instants font partie de moi maintenant. 

W.H Auden a dit "Between the ages of twenty and forty we are engaged in the process of discovering who we are, which involves learning the difference between accidental limitations which it is our duty to outgrow and the necessary limitations of our nature beyond which we cannot trespass with impunity".



J'en suis là. Exactement. Je cherche la limite...



Et je regrette cette longue absence du blog... Je n'ai pas réussi à tout mener de front.

Je voudrais vous remercier tous et toutes de m'avoir ainsi accompagnée.

En vivant toutes ces émotions, je pensais toujours à la manière dont j'allais ensuite vous les raconter.

Chers élèves, vous êtes des compagnons de route irremplaçables, c'est pour vous que j'avais créé ce site. J'aurai peut-être un jour le bonheur de vous guider dans cette ville... Qui sait?...

Le champs des possibles, vous savez...